Danses Macabres

RETHEL, Alfred

Alfred Rethel est né le 15 mai 1816 à Dipenbend, près d'Aix-la-Chapelle ; son père était un ancien fonctionnaire napoléonien qui avait épousé une bourgeoise d'Aix-la-Chapelle, fille d'un industriel de cette ville1. Malgré son manque d’intérêt pour les études mais passionné par le dessin, il fut envoyé à l’Académie de Düsseldorf à treize ans et a donc été marqué par le romantisme allemand. Toutefois se développait une peinture historique venue d’Angleterre, relayée en Belgique en particulier par Louis Gallait, qui influença notre peintre.

À dix-huit ans Rethel crée une série de grands tableaux pour un cycle de légendes rhénanes et peu après, en 1840 (à 24 ans), il reçoit une commande pour décorer la salle du couronnement d’Aix-La-Chapelle, travail qu’il ne pourra commencer qu’en 1847. C’est à Dresde qu’il créa sa Danse macabre, et où il épousa Marie-Élisabeth Grahl, dont il aura une fille, Else, en 1852. Atteint de désordres mentaux, il retourne à Düsseldorf auprès de sa mère et de sa sœur et meurt dans un asile le 1° décembre 1859.

C’est en 1849 que paraît sa Danse macabre intitulée « Auch ein Totentanz ». Ce sont six gravures sur bois exécutées par Brucker et elle est accompagnée de vers du poète et peintre Robert Reinick.

Ce travail est directement inspiré de la révolution de 1848 - mais pas celle de France : c’est le soulèvement de mai à Dresde qui avait plus ou moins commencé à Francfort, à Stuttgart, dans presque toutes les villes de Saxe, mécontentement car le roi Frédéric-Guillaume IV de Prusse refusait l’établissement d’une constitution et le soulèvement avait été réprimé par les troupes de Saxe et de Prusse. Bakoukine aurait été un des moteurs de ce soulèvement, mais on avait vu aussi Richard Wagner sur les barricades.

L’œuvre de Rethel et les vers de Robert Reinick apparaissent comme conservateurs. Rethel ne s'est jamais intéressé ouvertement à la politique et ses opinions religieuses paraissent discrètes ; ses sources artistiques se retrouvent principalement dans l'histoire et la légende : Hannibal, Charlemagne, le Nibelungen... On peut noter que son proche ami Ponten avait qualifié cette série de gravures de purement réactionnaire ; en revanche son regard sur la mort apparaît clairement : à l'inverse des Danses macabre médiévales et post-médiévales il n'est aucune conception religieuse ni même culturelle dans ses gravures, la mort est ironique ou masquée, voire à peine visible (comme dans La mort comme valet), mais Rethel n’évoque pas même l'éternité, il évoque avant tout le chaos, dont la mort n’est pas responsable mais dont elle profite.

Il est important de savoir que cette Danse macabre n’est pas l’illustration des vers de Reinick - un excellent poète au demeurant - mais il a au contraire composé ses vers à la demande et pratiquement sur les directives de Rethel ; l’anecdote rapporte que Rethel se sentait tellement l’auteur de l’ensemble de l’œuvre qu’il garda au départ tous les honoraires - mais qu’il restitua ensuite. Le premier tirage de 1849 fut de 4500 exemplaires et immédiatement après une édition de plus grand format fut tirée à 10000 exemplaires, chiffre énorme.

La qualité de l’artiste se voit d’emblée dans le mouvement ; nous qui sommes habitués aux images mobiles (films, dessins animés), pouvons apprécier comme, de deux ou trois traits de crayon, la scène est en mouvement : un exemple se trouve dans la gravure Der Tod reitet über das Land (La mort chevauche dans le pays) où la poussière du sol est soulevée par l’antérieur droit du cheval, tandis que les foulées sont allongées ; elle se hâte ! Et puis, l’expressivité, l’émotion sont également très remarquables, d’autant plus qu’il s’agit de « simples » traits de crayon, sans l’appui des couleurs ; dans La mort à la balance, l’enfant qui bougonne, à droite, en est un bon exemple.

L’illustration de cette page est intitulée Le bateau de la mort et date de 1835. On peut la trouver au Musée des beaux-arts du Canada, à Ottawa, sous la cote 28105, elle a été achetée en 1982, elle est réalisé en mine de plomb et sanguine, sur papier vélin. On y observe un bateau stylisé à la voile unique gonflée par le vent ; un individu, mort, est placé au niveau supérieur et semble enlacé par une personne qui le pleure ; au niveau inférieur est disposée une demi douzaine d’homme nus dans une attitude de désolation. (Cliché Musée des beaux-arts du Canade, Ottawa).

La première image (de l’album photos), montre le même dessin du Bateau de la mort, mais très modifié pour être plus visible.

La deuxième image est un dessin au crayon, 308 x 272 mm, intitulé La mort comme serviteur ; on la trouve au Cabinet des estampes de Dresde sous la cote C 9897-103. Elle date semble-t-il, de 1845 et serait donc chronologiquement la première représentation de la mort. La scène se passe dans un salon où l’un des acteurs vient de faire manifestement un accident vasculaire cérébral : il est écroulé dans son fauteuil et a renversé le guéridon sur lequel se trouvait un livre (en fait, un lutrin). Un homme tente de le secourir. Le responsable est le valet, habillé à la française, que l’on voit de dos tenant une bouteille de champagne ; on distingue bien son crâne, lisse, et quatre femmes sont effarées, non par la vue du mourant mais par celui qu’elles voient au-devant d’elles. Au premier plan un chien a une attitude menaçante et apeurée. Ce dessin aurait une origine réelle : Alfred Rethel participait à une soirée chez Carl Gustav Carus, un médecin philosophe et peintre de Dresde et fut témoin de la mort subite du lecteur, ce qui est exactement représenté ici.

Le dessin est difficile à lire mais on peut en retrouver une copie sur Pro-Antic. Cette copie a été réalisée en 1920 ; c’est une gravure sur bois en couleur d’Oskar Bangmann, qui est également au cabinet des estampes de Dresde. On retrouve sa signature du côté gauche et le nom de Rethel sur la droite. Bangemann était professeur de gravure à Berlin avant la guerre.

Nous avons préféré insérer les gravures de la Danse macabre au milieu des autres gravures, pour conserver l’ordre chronologique. En revanche pour des raisons de volume de fiche nous avons traité la Danse macabre sur la FICHE  À TÉLÉCHARGER et nous passons directement à l'image suivante.

La neuvième gravure (de l’album photos) date semble-t-il de 1850 et elle est parue en 1851 ou 1852 ; le graveur est Richard Julius Jungtow et l’éditeur est Julius Buddeus. Elle est intitulée La mort comme amie. Et ici, Rethel ne traite pas de l’actualité mais de la seule existence de la mort. Nous sommes dans le clocher d’une église et le sonneur, un homme âgé, barbu et manifestement fatigué, s’est endormi calmement dans son fauteuil. C’est un intérieur modeste et paisible : le soleil est sans doute levant, un oiseau est perché sur le parapet, sur la table les éléments d’un très modeste repas sont disposés, de même qu’un livre qui ne pourrait être qu’une Bible. Son trousseau de clés pend à sa ceinture. À droite de la gravure on voit un grand chapeau et un bâton qui sont certainement les attributs de cette mort squelettique habillée en moine franciscain qui sonne la cloche à la place du vieillard (elle a une coquille sur l’épaule gauche). En revanche, c’est bien une tête de cheval que l’on aperçoit à l’angle supérieur gauche, près de l’escalier qui monte jusqu’aux cloches. On trouve au Cabinet des estampes de Dresde le dessin préparatoire, inversé, avec quelques différences, par exemple un chien endormi aux pieds de son maître.

La dixième gravure (gravure sur bois, 30.7 x 27.1 cm), montre une mort habillée en Domino (ce n’est pas un costume ecclésiastique), qui joue du violon avec deux os ; au sol gisent un Arlequin et une Colombine ; en arrière-plan est assise une silhouette féminine portant un fléau, qui est le choléra. Les musiciens terrorisés s’enfuient en emportant leur instrument.

Il s’agit là d’une œuvre éditée en 1851 également par Julius Buddeus, de Düsseldorf, gravée par Gustav Richard Steinbrecher et relatant l’apparition du choléra au bal masqué de 1831 à Paris. Rethel intitule tout d’abord cette image Le choléra à Paris car cette épidémie avait sévi brutalement lors d’un bal masqué et avait terrorisé les populations. L’œuvre fut ensuite appelée La mort étrangleuse puis La mort ennemie. Sur cet impressionnant dessin on voit bien que ce n’est pas à proprement parler le choléra qui agit mais la mort, qui a reçu cette mission.

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1 Diepenbenden est actuellement un quartier sud d’Aix la Chapelle ; c’était un manoir de campagne construit en 1616 qui comprenait deux moulins et fut presque entièrement détruit par une tornade en août 1813. De plus Rethel père perdit en 1815 son poste de conseiller préfectoral et ne fut maintenu par le gouvernement prussien à Aix-la-Chapelle qu'avec un poste très modeste ne lui permettant pas de réparer les destructions. Le domaine fut alors vendu et passa en des mains successives. Le domaine est classé Monument historique.

- La Danse macabre proprement dite, textes et images



 

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