Danses Macabres

Le Faut Mourir

Cette fiche est très longue et peut-être un peu fastidieuse et répétitive, non illustrée. Nous publions cependant un résumé complet car c’est une œuvre bien rare et donc difficile à trouver. Le lecteur pressé ou fatigué pourra la survoler seulement. Nous connaissons trois éditions :

1695 chez Jean Besongne, Rouen, rue Écuyère, à l’enseigne du Soleil royal. In Médiathèque de Troyes.

Ou bien édition 1707 chez Pierre Thened, Lyon, grand-rue de l’hôpital, à l’enseigne de saint Roch. Ce dernier ouvrage est un petit volume, in-12 de 504 pages. Avant la page de titre se trouve une gravure représentant l’empereur se faisant couronner par le pape, tout à fait imitée de Holbein mais que nous n’avons retrouvée à l’identique dans aucune des trente-huit éditions examinées (Il en va de même pour l’édition de 1695, qui est à la médiathèque de Troyes). En revanche on trouve cette même gravure en in-12 chez la Veuve Louis Servant, rue des 4 chapeaux, Lyon, 1702.

Jacques Jacques était « Chanoine créé de l’église métropolitaine d’Embrun » ainsi qu’il est indiqué sur la page de titre.

L’auteur utilise l’expression dorer la pilule : « Ami lecteur, l’habile médecin voyant que son malade a de l’aversion pour la pilule qu’il lui a ordonnée, à cause de l’amertume qui s’y rencontre, a coutume de l’envelopper d’une feuille d’or, ou de la couvrir de quelque douce poudre... J’ai fait le même en ton endroit, j’ai vu que la pensée de la mort t’était grandement salutaire & que néanmoins à cause des amertumes qui l’environnent, tu avais grande peine de l’admettre dans ton esprit... j’ai pensé qu’il serait bon d’en traiter d’une manière divertissante...  Je te débite toutes ces vérités tout en riant ; ce sera à toi d’y penser tout à bon. Je te débite ma pensée telle que je l’ai dans le cœur, sans fard, sans affectation, ni dissimulation, puisque je ne suis double que de nom. Reçois le tout à gré & fais-en ton profit. Adieu. »

Sur la page suivante il s’agit de la table : TABLE / de la première partie du Faut-Mourir. / La mort raconte ses Conquêtes, & fait voir en general qu’elle n’épargne personne. / Et que par une Loi de tout âge suivie, Elle ravit le jour à qui reçoit la vie. / LA MORT / Au Pape - A une jeune Demoiselle fiancée. - A un Forçat de Galere. - A Guillot qui a perdu sa femme. - A Dom Diego Dalmazere, Cavalier Espagnol. - Au Roi. - A une jeune veuve d’un Bourgeois. - A un Bourgeois. - A un riche decrepité. - A un Chanoine - A un Aveugle. - A un pauvre Paysan. - A un pauvre Soldat, nommé la Tourmente, malade à l’Hôpital. - A un Criminel dans la prison. - A une Religieuse. TABLE / de la seconde partie du Faut-Mourir. / LA MORT. / Au Medecin. - A l’Apoticaire. - Au chirurgien. - A un Gueu estropié. - A un Riche Usurier. - A un Riche Marchand. - A un Cabaretier. - A un Avocat nouvellement marié. - Pensées sur l’éternité.

Sur la page suivante, Au lecteur critique, le poète présente ses excuses pour une poésie de piètre qualité : ...Elle n’aura pas ton estime, / Tu trouveras fausse ma rime / ...Tu diras que tout ne vaut rien. / ...Mais si je fais de fausses rimes, / Cela n’est pas au rang des crimes / Qu’on punit sur les échaffaux. / Si pour être trop malhabile / Les vers qui partent de mon style / Ne te semblent pas assez doux, / Frote les sans autre mystere, / Avec du sucre de Madere...

[Dans tous ces textes, Nous avons respecté l’orthographe et la ponctuation ; dans la suite des dialogues nous n’avons placé ni guillemets ni italique, qui rendent à la longue le lecture difficile ; nous avons seulement laissé la majuscule qui est en début de chacun des vers].

De la page 1 à la page 13, la mort se présente en 324 vers : « Sçait-on pas que par dessus tout / Glorieusement je l’emporte. - N’est-ce pas moi qui fais les Loix / Aux Papes aussi bien qu’aux Rois ? - Quand il me prend la fantaisie, / Je m’en vais fourrager l’Asie, / J’attaque dans son Arsenal, / Ou pour mieux dire en son Serrail, / Le Grand Seigneur de la Turquie : / Et quoi qu’il peste, & quoi qu’il crie... / Ce bouc se fâche, se dépite, / Peste, tempête, quand il quitte / Ses concubines dans le tems, / Qu’il en prenait ses passe tems, / Cet infame Sardanapale, / Ce ruffien, si vilain, si sale... - Je vais traverser l’Arabie, / Et là je frappe quand je veux / Ces Negres qu’on appelle heureux : - Quand j’entreprends le grand Mogor / Quoique sa terre abonde en Or,... Je lui fais dire dans sa couche : / C’en est fait, je suis fricassé. - Pour le grand Duc de Moscovie, / Je le reduis au petit point, / Quand du moule de son pourpoint, / J’en fais un horrible squelette... - Sortant d’Asie je galope, / Et je parcours toute l’Europe, / Je vais trouver le Grolandois, / Les Islandois, les Frislandois, / Toutes ces Isles je fourrage,... / Parce que le desir me picque, / De Parcourir toute l’Affrique, / Et bien que ces noirs Affricains, / Farouches, brutaux, inhumains,... / Ce que j’ai fait dedans l’Affrique,/ Je le fais bien dans l’Amerique, / On l’appelle monde nouveau, / Mais ce sont des brides à veau, / Nulle terre à moi n’est nouvelle,... / Et j’ai bien donné sur le bec, / Aux François du fort de Kebec :.. / Enfin, je frappe de mon dard, / Tout le monde sans nul égard, / Le plus pauvre, avec le plus riche, / Le liberal, avec le chiche ; ... / J’en saisi un au cabaret, / Entre le blanc & le clairet ; / L’autre qui dans son Oratoire / A son Dieu rend honneur et gloire,... / En grace l’un, l’autre en peché, / A la foire l’un, l’autre au marché :.../ L’un arrosant ses choux cabus, / L’autre fauchant ses prés herbus : ».

On voit que le ton est effectivement badin, l’auteur a dû s’amuser en tournant ses vers, qui ne sont pas si mauvais ; il a une imagination suffisante pour nous donner un aperçu de la mortalité dans tous les pays, toutes les contrées de la terre, toutes les conditions d’âge, de richesse, d’honneur, d’activité, de moralité.

Le pape est interpellé en premier, comme c’est l’habitude et il n’est pas surpris : Non, vous ne me surprendrez pas, Je suis tout prêt à comparoître, Devant mon Dieu, devant mon maître : C’est une Loi, c’est un Edit.

La jeune demoiselle fiancée se trouve Toute popinette, Dans l’embonpoint, & joliette, Qui n’aime qu’à me réjouir. Mais la mort reprend le thème : Il fallait penser à moi, Pour ne pas me trouver si soudaine.

Pour le galérien est repris le thème du pauvre homme ou du bûcheron et de la mort : Courage pauvre malheureux, Courage, puisque tôt je veux Mettre fin à toutes tes peines. Mais le galérien n’est pas pressé : A cette heure il n’est rien qui presse, Laissez-moi vivre dans les fers. Le galérien continue le dialogue en racontant sa vie, son habillement et sa nourriture et en expliquant qu’il devrait être bientôt libre, en ayant dévoilé au capitaine son secret pour fabriquer de la fausse monnaie ; malgré la qualité de la rhétorique, la mort va l’emporter mais s’étonne qu’il ait fallu plus de mystère Pour tirer un de la galère Que l’autre du sceptre royal.

Guillot se plaint amèrement de sa femme, morte depuis quatre mois et qui lui a fait vivre les pires tourments mais il doit se remarier maintenant avec une femme chez qui il trouvera consolation. Dans sa réponse, la mort le traite : Guillot, avec ta barbe rousse, tu n’es qu’un sot en taille douce.

Don Diego Dalmazere explique très longuement à la mort qu’il est plus fort qu’elle car il vaincu d’innombrables hommes et population de par le monde : il a, une fois, lancé si haut un homme en l’ait que, le temps qu’il redescende, il était devenu squelette ; une autre fois il a lancé si loin un homme qu’il atteignit le cap de Bonne-Espérance. La mort : Dalmazere n’est qu’un fat, Au vingt-quatrième carat, Je te vois dedans la posture D’un vrai fol à double teinture Et que l’orgueil qui t’a saisi T’a rendu sot en cramoisi.

Le roi se rend modestement à l’évidence : Le Roy meurt comme le berger, Je ne suis pas d’autre nature Qu’une autre humaine créature. Cependant, il demande un sursis, le temps d’épouser sa reine et d’avoir un héritier.

À la jeune veuve la mort rend service : Vous voyant si triste & dolente, J’ai bien voulu vous proposer A le suivre sans résistance. Le jeune femme répond qu’ayant vécu le paradis sur terre avec son époux, elle craint de ne plus l’avoir au ciel.

Le bourgeois se comporte en paysan riche : j’ai fait aux champs un bâtiment Belle étable & fort belle grange, Où pour mon entretien je range, De quinze à vingt paires de bœufs. Et il pense à ses enfants : Tellement il faut que j’amasse Du bien pour leur faire leur dot. Mais la mort ne l’entend pas de cette oreille : prenez votre sac & vos quilles, Au lieu de marier vos filles, pensez à vite déloger. Suit un long dialogue relatif à des biens plus ou moins bien acquis et dont il doit rendre compte immédiatement.

Le vieux décrépité demande du temps pour penser sérieusement à la mort. Celle-ci lui rappelle tous les maux dont il est atteint : gravelle, toux, essoufflement, douleurs jours et nuits. Au vrai, non, ses maux lui laissent quelques répits, assez souvent et puis, il faut souffrir pour Dieu, C’est la vallée de misère. Et pour conclure la mort est bien cinglante : Ici rien ne sert l’excuse, Nous ne jouions pas au tarot, Ceux qui s’excusent sont des sots, Que vos douleurs soient donc légères, Ou soient douces, ou bien amères, Certes, vous passerez le pas.

Le chanoine est bien placé pour parler de lui-même ; il raconte en détail (5 pages) ses prières pour les morts, sa réflexion sur la mort et donc il est prêt... mais en fait il aurait besoin de deux ans encore pour placer son neveu dans les prébendes de la vie religieuse, mais celui-ci est encore trop jeune. La mort n’est pas dupe de cet échappatoire et lui dit que, puisqu’il a dit Sexte & Nonne, il ira dire Vêpres en Paradis.

La mort se propose de guérir l’aveugle qui en est tout d’abord heureux, mais ne veut pas suivre une inconnue, en dépit de toutes les belles choses de la nature qu’il ne peut pas voir ; mais La mort n’a point d’yeux, C’est se jetter en mauvais lieux De se fier à sa conduite. - Ne viens doncques à ma suite, Va t’en à la garde de Dieu, Et sors promptement de ce lieu.

Le paysan a de la santé pour en vendre et parle en patois : Jesiou à la fleur de mon âge Si je mouriou sarié dommage, Je sabou fort bien trabaillar, Ou fouire à l’eissouffilar. De me voir c’est une merveille Mener de force non pareille Une piche, une pâle, une flel. La mort lui reproche de parler comme un perroquet et le dialogue continue avec l’énumération des travaux du paysan et le conclusion de la mort : Va-t’en, va boire en l’autre monde, Et va-t’en vite de ce pas.

Au pauvre soldat nommé la Tourmente la mort annonce la fin de ses maux. Et la Tourmente répond qu’il veut sortir de l’hôpital et veut mourir pour le service de son Roi. Toutefois il raconte ensuite toutes ses bagarres, vols, viols et méchancetés, Dans les églises j’ai pillé, Où j’ai pris jusques au Calice, Qui servoit au saint Sacrifice, Et il faut faire penitence De tous les maux que j’ai commis. Il veut aussi rendre ce qu’il a pris, mais ce sont sans doute dix mille écus ou plus et la mort sait bien que jamais il ne pourra les rendre, en étant gagne-petit.

Le criminel en sa prison veut aussi attendre un peu mais la mort, après lui avoir rappelé toute cette situation de misère, lui suggère de mourir avant d’être pendu et roué car il en irait ainsi moins de honte pour ses parents. Le criminel envisage que sa famille achète le juge mais la mort confirme l’intégrité du juge de même que celle du geôlier et que le Roi qui pourrait le gracier, passera plus tard et assure : C’est pourquoi ton procés est cuit Avant que la semaine passe. Ensuite, la corde pourrait casser mais : ses cordes le bourreau lui-même il file Et le meilleur chanvre il choisit ; tout ce qui gâte ses affaires, C’est qu’il les vend un peu trop chères, Quiconque en prend une fois, Jamais il n’en veut plus reprendre [quand on a été pendu, on n’y revient pas]. La mort confirme que seul le bourreau y perdra mais elle lui fera ses excuses de la part du condamné.

La religieuse envoie la mort à l’infirmerie où se trouvent plusieurs sœurs résolues à mourir. Mais c’est bien à elle que la mort s’adresse. Celle-ci raconte longuement (14 pages) que ses riches parents voulaient la marier à un homme riche mais très mal fait, très petit, le visage troué par la variole, et de surcroît très sot et vantard. Elle menait une jeunesse frivole reposant sur les plaisirs et l’argent et en aimait un qui avait toutes les qualités contraires. À la mort de ses parents elle pensait l’épouser mais il fut tué en duel et elle se réfugia dans un monastère. Elle réclame donc un sursis pour se repentir de sa jeunesse futile, tout en se soumettant... un peu plus tard à la volonté de Dieu. De plus le monastère a en cours plusieurs procès dont elle seule a la capacité de gérer.

Avec le médecin le dialogue est très long (20 pages). Il demande d’emblée un délai mais la mort est agressive : De délai vous n’en aurez point Le moule de vôtre pourpoint Sera bientôt dedans la terre, Vous me faites ouverte guerre, Je n’ai pire ennemi que vous. Et elle l’envoie ironiquement se faire secourir par tous les célèbres médecins anciens et contemporains ; et le médecin répond amèrement : Je n’en puis tirer aucun fruit, Si vous voulez, ha ! Je suis cuit : Je sais que leur science est vaine. Plus loin, il rappelle sa science et sa puissance : De cette science divine (Je veux dire la Médecine) Je garantirois du tombeau Ceux que j’aurois à ma conduite Et je vous donneroit la fuite Et que je guerirois de tout, Pensant vous faire ainsi la nique. Il raconte ensuite comme il a été nommé médecin à l’hôpital et qu’il a fait mourir par centaines : Je me fiois fort aux urines, Mais dedans ces fiévres malignes Bien souvent elles me trompoient. Et la mort le trouve trop bavard : Que vous croyez avoir licence De parler éternellement ? Concluez donc, & vitement. - Je sçai bien les obeïssances, Les respects et deferences, Que je vous dois tres justement. - Enfin donc, qu’avez vous à dire ? Car il faut déloger comme eux. Et plus loin, en conclusion : Montez bravement vôtre mule, Allez-vous en au petit pas, Car je ne vous pardonne pas.

L’apothicaire discute encore plus longtemps (23 pages) avec une mort également agressive (Jacques Jacques avait-il eu quelque problème avec la médecine ?!) : Car je vous dis sans tricotage Qu’avant la fin de la nuit vôtre potage sera cuit ; et l’apothicaire, à plusieurs reprises, fait appel à tous ses amis les plantes, les minéraux, les animaux, pour qu’ils viennent à son secours : C’est maintenant dans ce rencontre Que tu dois faire bonne montre De tes vertus, Orvietan, Je conjure donc, vien t’en, Vien t’en mon cher Alexiterre [substance guérissante] Me secourir dans ma misère, Travaille si bien aujourd’hui Que je ressente ton appui. Et l’ironie de la mort se : Hé, vous oubliez l’or potable ; C’est un fort bon médicament, Qu’on vous le donne vîtement : Il me pourrait donner la chasse. N’avès-vous jamais oüi dire, En François que nulle racine Sert contre moi de medecine [Cf. Guyot Marchant]. L’apothicaire explique alors qu’il s’est mis en défense ; Et s’il faut que je sois defait, Je ne meurs pas sans me défendre ; ce que la mort apprécie, d’autant plus que ses thérapeutiques ont permis parfois d’échapper aux pièges de la mort. Et elle va lui envoyer un chirurgien pour lui tenir compagnie. - poursuit J’attendrai donc la compagnie ; - Non, sans tant de ceremonie, Qu’il faut laisser aux gens de Cour, Passez le premier selon l’ordre, Comme un médecin vous précède, Aussi qu’un chirurgien vous cede ; C’est un droit pour vous pretendu. Il demande encore un délai pour recouvrer quelques créances ce à quoi la mort répond qu’il va être examiné s’il a bien rempli son rôle, sans tromperie pour que Dieu ne tire vengeance de ses errements.

Le chirurgien se dit assez jeune encore pour ne pas penser à la mort mais celle-ci : Et j’entre dans son cerveau Pour y remuer un peu d’eau, laquelle tout à coup dégorge, Et se jette dessus sa gorge, Pour l’étouffer dans un moment. Le chirurgien demande répit et la mort le laisser donner ses raisons dont la péroraison est la présence d’un bébé qu’il doit nourrir et donc faire de nombreuses purgations. La mort lui répond de bien purger les fonds de sa conscience car il faudrait purger le péché dont il est entaché et elle conclut : Le Mededecin, l’Apoticaire, Avec Monsieur le Chirurgien, Selon que je vois, pensent bien, Que leur puissance est sans seconde Pour envoyer en l’autre monde Les autres pour y changer d’air : Mais s’il leur faut persuader Qu’ils doivent faire ce voyage, Cela les jette dans la rage.

Au pauvre Gueu estropié la mort regrette de l’avoir oublié si longtemps mais celui-ci répond qu’il lui pardonne bien volontiers car il a vu un homme réputé riche être assailli successivement par toute une foule de créanciers qui venaient réclamer leur dû. C’est que dans les richesses on ne ressent que tristesse, Qu’on trouve bien plus d’amertume Que de douceur dans les grandeurs. Il n’a rien et ne doit rien ; il n’a ni beaux objets ni belle musique mais contemple à loisir la nature et entend le chant des oiseaux. Sa mendicité lui donne en suffisance du pain et de quoi acheter du vin. Mais au fil de ce long texte le gueux reconnaît qu’il a menti, que sa panse est le plus souvent vide et qu’il ne perçoit que les odeurs des mets. À la fin, la mort, agacée : Mais d’une chose je t’asseure, Que ton Dieu verra tout à l’heure, Comment dedans ta pauvreté, Tu t’es conduit & comporté.

L’usurier monologue tout d’abord : Tout vient à bout qui peut attendre : Voici le tems pour mon bled vèdre [vendre mon blé], C’est la saison que cherement Je debiterai mon froment. Mais il est bientôt interrompu par la mort : Hola, ho ? Discoureur ; tout beau, A vous préparer un tombeau Vous devez avoir la pensée. - La chose n’est pas si pressée, Il reste encore assez de temps. - Non, pas cela car je pretens Que tout à l’heure à la sourdine, Vous délogiez sans barguiner ; Et je veux que dans une biere Vous soyez bien-tôt étendu. L’usurier veut adresse la mort à un soldat bravache qui dit ne pas craindre la mort. La mort le reprend vertement : Pour prendre le contentement Parmi l’or & dans les richesses, Et vous méprisez les caresses Que Dieu vous préparoit au Ciel. Elle lui rappelle qu’il a souffert d’une très grave maladie il y a fort longtemps et Qu’alors je navois pas envie, De vous contraindre à déloger. Mais il s’est flatté de n’être point mort et : Dedans un grand libertinage Vous vous êtes précipité, Vous n’avez jamais limité, Ce désir d’avoir des richesses. L’usurier aussi demande long sursis car il a un garçon, Qui est un fainéant, un vau rien, Dedans les divertissements, Sont au jeu, sont à la taverne, Ce débauché ne se gouverne Que par ses seules passions. Et l’usurier a besoin de dix ans et même de quinze, pour le remettre dans le droit chemin. Et la mort le tance : Si quinze ans vous aviez requis Pour rendre le bien mal acquis, Ou pour la pénitence faire, Je vous trouverois raisonnable ; et dans un monologue de dix-huit pages elle relate en détail la façon dont il pratique l’usure.

Au riche marchand qui s’apprête à partir pour le Levant la mort va lui faire faire Le voyage vers le Couchant, ce qui étonne fort notre homme, qui est encore au port et ne se sent pas en danger de tempête, d’écueil ou de barbare. La mort lui fait une fleur, de le faire mourir en son lit et non Proche des isles de la Sonde , On sçait qu’il habite du monde, lequel  a de tout tems été Le nompareil en cruauté! Car ce sont des Antropophages [sic],... Ont pour funeste sepulture Le ventre de ces inhumains. Le marchand demande aussi un sursis et explique pourquoi en 22 pages ; il est né à Embrun (!) mais ses parents ont été assassinés juste à sa naissance. Son enfance a été difficile mais il a su vendre dès sa tendre enfance, des oiseaux dans leur cage puis comme colporteur et retrouva par hasard son oncle à Marseille ; celui-ci lui apprit le métier de négociant en Méditerranée puis jusqu’en Inde et il est devenu très riche. La mort lui rétorque que l’or corrompt tous ceux qui le touchent et qu’il ne retardera pas d’un quart d’heure son trépas. Le marchand lui suggère d’aller quérir sa femme, âgée, stérile et très malade, ce qui lui permettra de se remarier avec une jeune qui lui donnera enfants. La mort est choquée de ce récit et lui aurait suggéré d’utiliser son or à faire le bien : doter des filles pauvres, racheter des prisonniers en Orient, soulager des miséreux, bâtir une église, mais au contraire il a trompé sur ses marchandises et a acquis de grands biens, Pour allez jusques à la porte Des enfers, avec grande escorte, Et pour être pompeusement Conduit à cet appartement. Le marchand veut saisir l’opportunité de bâtir une église, mais rien n’y fait, il est trop tard.

Le cabaretier se plaint amèrement de la guerre qui lui amène tant de soldats qui le ruinent et : Je voudrais que sur une bière, On me portât au cimetière, Pour mettre fin à tant de maux, Ah mort ! Aux hommes, effroyable, Que tu me serais agréable, Si j’avois le bien de te voir ! Comme dans les cas que nous connaissons (bûcheron, miséreux...) la mort arrive, amicale : Va prendre congé de ta femme, Je ne veux pas qu’elle te blâme D’avoir ce voyage entrepris, Sans avoir d’elle congé pris. Le cabaretier se reprend : Excusez-moi, Mademoiselle, Ce n’est pas moy qui vous appelle, Mais c’est quelqu’un d’autre assurément. Le cabaretier veut envoyer la mort à un sien cousin, mais c’est inutile.

Le partisan a été oublié... non par la mort, mais par l’imprimeur, dans la table des matières. À cette époque le partisan était surtout un homme de guérilla (comme en 1940), et ces groupes étaient organisés pour harceler et tenter d’empêcher une armée régulière de fonctionner. Un peu plus tard, avec Louis XIV, les partisans étaient aussi et surtout des gens qui faisaient des traités, des « partis », de façon plus ou moins officielle ou dissimulée. Ici, notre homme se décrit comme un inspecteur discret si ce n’est un espion mais aussi un percepteur véreux. Puis il tente d’acheter la mort : Des escarboucles, des rubis, Qui ne sont pas d’un petit prix ; Et grand nombre de pierreries. Peu après il se dit irremplaçable et la mort, agacée : Va t’en au jugement de Dieu, Rendre compte de ta recepte Et des trésors & des cassettes ; Tu trouveras au jugement Tous les crimes assurément.

Un avocat nouvellement marié à une belle & riche femme est maintenant appelé : Tout promptement & sans défaut, Quitter vôtre chere Isabelle. En fait c’est Isabelle qui doit mourir : Hâtez le pas, Si non vous ne la verrez pas, Dans un quart d’heure encore vivante. - Je viens de dîner avec elle, Et j’ai vu que mon Isabelle A, Dieu merci, fort bien dîné. - Elle a dîné, vous l’avez dit, Avec tout cela vôtre blonde Ira souper dans l’autre monde. L’avocat, désespéré, propose à la mort : Ha ! Que je voudrois pour elle, Si je pouvois subir son sort, Je vous embrasserois, ô mort ! Et la mort accepte : Va preparer ton équipage, Si tu dois faire ce voyage, Duquel on ne revient jamais. Mais l’avocat frémit : que deviendrait Isabelle sans son mari ? - Soit, c’est Isabelle qui partira - Mais il voudrait connaître l’enfant qu’elle porte, et surtout qu’il soit baptisé. - Soit, c’est donc l’avocat lui-même qui va faire le grand voyage. - Mais non, Isabelle peut mourir après la naissance. Maintenant, la mort lui explique qu’en fait c’était lui-même qu’elle était venue chercher. Et dans la bouche de la mort, l’auteur reprend directement des phrases de la Danse macabre : Que ces hommes ne sont pas sages, Qui ne pensent pas à la mort ; Que fol est celui qui s’endort ; J’enleve au fort de sa jeunesse Ce fanfaron, qui bien gaillard, Se va mocquant de ce vieillard.

L’auteur conclue par des Pensées sur l’éternité et sur le mépris du monde. Châtiments éternels, éternelles délices : Rien n’en peut dispenser, il faut choisir un sort, Ou voler à sa gloire, ou courir aux supplices. Ce qui fut autrefois l’objet des tes désirs Sera dans les enfers le sujet de ta haine, Et les mêmes douceurs qui faisaient tes plaisirs, Deviendront dans ce lieu la cause de ta peine. Aurois-tu pour le monde encore des désirs ? Si tu voyais l’éclat où les bien-heureux vivent, Et que penserois-tu de nos plus doux plaisirs, Si tu jettois les yeux sur les maux qui nous suivent. Et pour tenir en paix ton esprit et ton corps, Méprise les plaisirs, l’honneur & les richesses. Ces petites boules d’air & d’eau, qu’un petit souffle casse, Une ombre qui paroit & qui s’évanouit, Nous représente bien comme le monde passe. [Ce sont là deux citations bibliques que l’on retrouve par exemple à Wondreb].



 

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