Strindberg, August : 2 La Danse de mort, pièce de théâtre
Strindberg, La Danse de mort
Cette pièce de théâtre a été écrite en 1900 et a été créée en 1905 à Cologne puis en privé en 1909 en Suède puis en 1912 à Berlin.
Malgré sa diffusion quasi confidentielle, elle a marqué quelques grands auteurs comme Camus, Ionesco, Beckett ou Sartre.
En 1921 elle est créée à la Maison de l’Œuvre (devenue le Théâtre de l’Œuvre depuis).
Elle a inspiré un film de Michael Verhoeven en RFA en 1967.
En 1996 elle est produite au Français par Matthias Langhoff.
En avril 2004 elle a été donnée à l’Athénée, avec une mise en scène de Jacques Lassalle.
Elle a été produite en octobre 2017 au théâtre de la Reine blanche, avec une mise en scène de Stuart Seide.
Description et analyse rapides :
La scène se passe dans une vaste tour ronde de forteresse. Elle est grandement meublée : piano, table, bureau, buffet, chaise longue, deux fauteuils et divers objets suspendus aux murs ou posés sur les tables, dont un télégraphe. Elle met en scène Edgar et sa femme Alice qui voudraient chacun voir l’autre mort ; et Kurt, un ancien ami. Edgar est capitaine d’artillerie dans cette forteresse ; Alice, sa femme, est une ancienne actrice ou avait rêvé d’être actrice.
Le titre, Danse de mort, est bien traduit car il ne s’agit pas d’une Danse macabre ; c’est le combat, pesant et odieux, de deux êtres mariés depuis vingt-cinq ans, qui se haïssent au point de souhaiter la mort de l’autre. Toutefois la longue vie commune, l’existence de deux enfants, ne les autorise pas à en venir à une dernière extrémité, ni même à divorcer.
Nous avons seulement relevé quelques citations qui peuvent guider le lecteur et l’inciter à lire cette pièce, intéressante à plus d’un titre et qui nous transmet assez directement quels ont été les problèmes psychologiques de l’auteur. Ces citations traduisent l’agressivité, la lassitude, l’égoïsme, la haine, le mal, le vice, l’enfer... on reconnaît facilement Siri von Essen, sa première femme et ex-femme d’un officier, le baron Wrangel. Les pages indiquées sont la référence de l’édition de l’Arche, 1960-1984, texte français d’Alfred Jolivet et Georges Perros.
On constate dès le début une atmosphère tendue, exprimée par une conversation lente, semée de silences et de reproches plus ou moins voilés.
P. 9. Alice : Prends le tabac plus léger. Puisqu’il paraît que c’est ta seule joie. – La joie ? Qu’est-ce que c’est ? – Ce n’est pas à moi qu’il faut le demander. Je n’en sais pas plus long que toi...
P. 10. Alice : Nous n’avons plus de cave depuis cinq ans, que je sache. Edgar – Tu ne sais jamais rien. En attendant il faudra penser au nécessaire pour nos noces d’argent. – Tu as vraiment l’intention de les fêter ? – Naturellement. – Il serait plus naturel de cacher notre misère, notre misère de vingt-cinq années… – Oui, chère Alice, ce fut une misère, mais nous avons eu quelques bons moments. Et il convient de tirer profit du peu qui nous reste, parce qu’après, fini. – Fini ? Si seulement c’était vrai ! – Fini. Juste de quoi emporter ce qui restera de nous sur une brouette, et engraisser un bout de jardin.
P. 11. Edgar : ...Et nous ne les fréquentons pas parce que nous ne voulons pas. Je les méprise, sa femme et lui. C’est de la racaille. – Tu dis cela de tout le monde. – Parce que c’est vrai de tout le monde. De la racaille ! [Plus loin] : – Je peux très bien rester seul ; je l’ai toujours été. – Moi aussi.
P. 12. Alice : Laisse ma famille tranquille, si tu ne veux pas que je touche à la tienne. – Bon, bon, on ne va pas recommencer.
P. 15. Alice rit : Tu as de ces inventions ! – Oui, ris un peu que je t’entende. Ce ne sera pas de trop. – J’ai à peu près oublié ce qu’était le rire. – Il ne faut jamais l’oublier… On s’embête assez sans cela. – On ne s’amuse pas, non.
P. 16. Edgar : Tu sais bien que les enfants n’en font jamais qu’à leur tête. – Dans cette maison en tout cas c’est bien vrai. (Edgar baille) Tu te permets de bailler devant ta femme ? – Que veux-tu que je fasse ? Ne vois-tu pas que tous les jours nous répétons les mêmes choses ? Toutes ces vieilles répliques éculées ! … Aujourd’hui j’ai baillé pour changer le menu…
P. 25. Edgar : Satisfait ? Le jour de ma mort je serai satisfait. Kurt : Qu’en sais-tu ? Mais qu’est-ce que vous faites dans cette maison ? Qu’est-ce qui se passe ici ? On dirait que les tentures ont une odeur empoisonnée, et on se sent mal dès qu’on entre. Il y a des cadavres sous les planchers, et je ne sais quel vent de haine qui vous empêche de respirer.
P. 26. Alice à Kurt : Je suis restée toute ma vie dans cette tour, enfermée, surveillée par un homme que j’ai toujours détesté et qu’aujourd’hui je déteste si profondément que le jour de sa mort je me mettrai à rire, à rire !… Kurt : pourquoi ne vous êtes-vous pas séparés ? – Nous nous sommes séparés deux fois pendant nos fiançailles, et depuis, nous l’avons tenté chaque jour que Dieu a fait, mais nous sommes rivés l’un à l’autre, et nous ne pouvons nous libérer. Oui, il nous est arrivé de nous séparer sans quitter la maison, pendant cinq ans. Maintenant, seule la mort rompra ce lien ; nous le savons et voila pourquoi nous l’attendons comme une délivrance.
P. 27. Alice à Kurt : Kurt, nous sommes les êtres les plus malheureux de la terre, ne te fatigue pas de nous… – Je vous plains… et sais-tu pourquoi vous vous détestez ? – Non, c’est une haine absurde, sans raison, sans but, sans fin.
P. 33. Alice à Edgar : Sais-tu ce que je pense ? Kurt est parti et ne reviendra pas. – Il en est bien capable. – Oui, nous sommes maudits… – Qu’est-ce que tu racontes ? – Ne vois-tu pas comme tout le monde nous fuit ? – Pour ça je n’ai que du mépris.
P. 37. Edgar à Kurt : Crois-tu que je vais mourir ? – Comme tout le monde. Il n’y aura pas d’exception pour toi. – Tu es amer – Oui… As-tu peur de la mort ? Une brouette d’engrais sur une plate-bande. – Et si tout n’était pas fini ? – Beaucoup le croient… – Qu’est-ce qui viendrait après ? Rien que des surprises sans doute. En fait, on ne sait rien de précis. – C’est pourquoi il faut s’attendre à tout. – Tu n’as tout de même pas la naïveté de croire à l’enfer ? – Tu n’y crois pas, toi qui es en plein dedans ? – Simple métaphore. – Ta description de l’enfer était pourtant, je t’assure, loin d’une métaphore, poétique ou non.
P. 43. Alice à Edgar : Oui, va-t’en. Quand tu sens que tu as le dessous, tu fuis, tu tournes le dos et tu laisses ta femme se débrouiller. Ivrogne fieffé, vantard, menteur ! Tu me dégoûtes. – Quel abîme !
P. 52. Alice à Kurt : Sais-tu que les habitants appellent cette île « le petit enfer » ?
p. 57. Kurt à Alice : ...Depuis que je t’ai vue, dans ton effrayante nudité, la passion m’aveugle et je sens toute la puissance du mal ; la laideur est devenue beauté, la bonté laideur et faiblesse… – Vois-tu la trace de la chaîne que tu as brisée ? J’étais esclave et maintenant je suis libre… Et ce soir nous irons au théâtre, pour nous montrer. Si je le quitte, toute la honte est pour lui, tu comprends ? – Je commence à comprendre que la prison ne te suffit pas… – Non, elle ne me suffit pas, je veux y ajouter la honte.
P. 61. Kurt à Edgar : N’as-tu jamais pensé qu’elle se vengerait ? – Mais elle ne s’en est pas privée, au contraire, et quoi de plus naturel ? – Comment es-tu si vite arrivé à cette résignation, à ce cynisme ? – Depuis que j’ai découvert la mort, la vie m’est apparue sous un autre angle…
P. 62. Alice à Kurt : Et maintenant je m’en vais avec toi – Retourne à l’abîme dont tu es sortie. Adieu. Edgar : Kurt, ne me quitte pas, elle me tuera. Alice : Kurt, ne m’abandonne pas, ne nous abandonne pas. – Adieu.
P. 64. Edgar à Alice : Eh bien mon amie, quand je suis tombé pour la première fois, je me suis trouvé un instant de l’autre côté. Je ne me rappelle plus ce que j’ai vu, mais l’impression était inoubliable. – Qu’est-ce que c’était ? – L’espoir… d’une vie meilleure. – Meilleure ? – Oui. Je n’ai jamais vraiment cru que notre vie soit la vie réelle… elle est la mort, plutôt, ou pire… – Et nous… – Nous devions sans doute nous tourmenter l’un l’autre… du moins on en jurerait. – Et nous sommes-nous suffisamment tourmentés ? – Je le crois. Quel ravage ! Si on faisait le ménage ? Et si on nettoyait tout cela ?
Fin de la première partie.
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On retrouve bien l’August Strindberg des années 1882, avec ses rancœurs, ses inimitiés, ses crises d’Inferno. La pièce est un ramassis de haine, de misère, de méchanceté, de jalousie, d’avarice, de tous les autres péchés et défauts. Elle nous donne la nausée (sans allusion à un philosophe qui s’est directement inspiré de lui).
Allons lire Le roman de la rose ou Ronsard pour nous débarrasser de tous ces poisons.





